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Archives Mensuelles: septembre 2011

Alors là, ça m’apprendra à parler trop vite. Pas plus tard que cet été, lors d’une discussion aussi passionnante qu’arrosée avec un ami confrère (comme quoi les deux ne sont pas incompatibles), je m’excitais sur le label de mes amours en lui reprochant de ne plus être en phase avec son (notre) époque : Warp. Et voilà que celui-ci me fait mentir en sortant le l’album de musique électronique le plus important de son catalogue des années 2000 (on met donc bien entendu de côté l’indie rock de Grizzly Bear, Battles etc. ainsi que le post hip-hop déviant à la Gonjasufi et Flying Lotus). En une signature et un album fantastique, la maison british a comblé le vide abyssal qui le séparait de son temps et de son pays en s’attaquant avec bonheur à un genre incontournable qu’il semblait délaisser : le dubstep.

On dit que le bonheur est simple comme un coup de fil. Pour Warp, on dira qu’il est donc désormais simple comme Rustie. Ce jeune producteur écossais y publie le 11 octobre ce premier album intitulé Glass Swords. Signé depuis 2010 sur le label qui a préparé le lancement de la fusée avec déjà deux maxis, Rustie livre là une passionnante odyssée de l’espace de 2011, une œuvre aventureuse qui dépasse largement les codes du dubstep pour faire le lien avec l’ensemble des musiques électroniques, en particulier celles défendues de tous temps par Warp : IDM, electronica, techno, drum’n’bass. Mais cela aurait été trop simple pour le gamin de s’arrêter là. Tout son génie est de mélanger l’affaire à un rattrapage en règle des cours des années 2000, comme quand on croit entendre l’influence de Daft Punk sur l’épique Ultra Thizz.

Déroutant au premier abord car omnidirectionnel, Glass Swords est un album fondamental et symptomatique de notre époque, à la fois épique, surprenant et bouillonnant qui intègre Timbaland, les Neptunes et la bass music dans un même cocktail futuriste. Avec cette première longue superproduction qui suit de peu la superbe exploration sensorielle signée Four Tet sur son mix Fabriclive 59, Rustie a enfin offert au dubstep l’album qu’il méritait et à Warp une emprise réelle avec le monde de 2011. Rustie est le LFO de la nouvelle génération.

Tu aimes la soul, la techno de Detroit, la house qui défile imperturbablement comme la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute ? J’ai pile ce qu’il te faut. Alex « Omar » Smith est probablement le dernier rejeton d’une illustre lignée de producteurs à sortir des chaînes de montage de la Motor City. Mais sûrement aussi le moins connu car l’anonymat semble bien lui aller.

La musique que produit Omar S est aussi sexy que crade, aussi moite que cybernétique. Il a grandi aux côtés des groovy Slum Village ou Amp Fiddler mais reste résolument accro à la techno. Après un premier album remarquable paru en 2005, Just Ask The Lonely, il a donné très peu de nouvelles en dehors d’un album de mix en 2009 pour l’impeccable série Fabric éditée par le club londonien du même nom. Cet été vient enfin de paraitre son deuxième album, It Can Be Done But Only I Can Do It, toujours sur son propre label FXHE Records, dont le site demeure le meilleur moyen de se procurer ses obscures productions.

Omar S marque le corps et les esprits par une approche froide, fascinante, répétitive mais jamais futuriste, plutôt intemporelle et clairement dans la lignée de son ami Theo Parrish ou de Carl Craig, la référence incontournable. Deep et intense, moody et technologique, Omar S réconcilie l’orgue Rhodes et l’ordinateur, la house et les robots. Cadeau bonus de chez bonus, notre bon Omar a mis en ligne avant la sortie de son nouvel album un EP 5 titres qui se télécharge ici gratuitement : Scionav.com

Allez Omar, sans rancune, on t’attend même sans ton pote Fred. Mais promis cette fois, tu nous donnes des nouvelles avant 2022 du Service Après Vente des usines techno de Detroit. Là bas on connait plus grand monde, alors on compte sur toi, vieux.

Le côté sympa des musiques dites expérimentales ou difficiles qui ne le sont pas toujours (sympas), en tout cas de prime abord, c’est qu’un jour ou l’autre, leurs responsables finissent par en arrondir les angles, en raboter les aspérités, en limer les contours tranchants.

 

 

Exemple avec James Ferraro, producteur New-Yorkais de génie, promoteur d’une pop lo-fi psychédélique abstraite, et auteur d’une multitude invraissemblable de cassettes, disques, CD-R et enregistrements depuis le milieu des années 2000. Il a aussi joué au sein de groupes noise aux noms improbables comme Lamborghini Crystal ou The Skaters. Mais en solo, c’est le roi de la bidouille pop. Quant à la scène, c’est le territoire de tous les possibles.

 

 

 

 

Le premier virage vers une mise à la portée de sa musique au commun des mortels se déroule il y a quelques mois avec la parution de son album Night Dolls With Hairspray, œuvre fantasque et virevoltante aux collages obsessionnels, qui opposait sur un même ring un rock bruitiste à la culture pop américaine des années 80. 

 

 

 

 

 

Dans une biographie écrite par le journaliste Simon Reynolds, James Ferraro est comparé à un Devo moderne et décrit comme un révélateur de la décadence et du grotesque de la culture et de la société de consommation américaines. Les titres de ses morceaux y font d’ailleurs explicitement référence, de Lipstick on Ants à Britney’s Gum ou Movie Monster.

 

 

 

 

Avec son tout nouveau EP aux 7 titres courts, intitulé Condo Pets, Ferraro prend une voie plus intimiste et moins virulente. Sa musique demeure toujours aussi insaisissable, indéfinissable. Pourtant, elle n’en demeure pas moins fascinante et inoubliable. L’un de ses morceaux de 2009 s’appelait Last American Hero. Et si c’était lui ?

 


Alors convaincu ? Moi je suis prêt à parier ton poids en Ferraro Roche d’or qu’il va venir avec ses machines à l’édition de 2012 de Villette Sonique. Sans (Dan) Deaconer.

Que l’on soit bien d’accord sinon ce n’est même pas la peine de continuer : Hot Chip, c’est le meilleur groupe du monde du moment. Sur scène, sur disque, en photo, à table, en interview, dans la salle de bains, dans un club, dans un stade, au saut du lit ou sous une lune dans le caniveau. Le groupe idéal de ce début de siècle qui l’est musicalement moins, champion du monde du fourmillement d’idées, meilleur réceptacle pour la récupération et le recyclage de qualité de l’electro, de la pop et de la dance de feu le XXe siècle.

 

 

Ce que l’on sait moins mais qui explique tout (tout, c’est la quasi perfection des quatre albums du groupe et surtout, l’imparable montée en puissance de ses compositons au fil du temps), c’est que les individualités qui composent ce collectif hors pair sont aussi différentes que complémentaires, aussi imaginatives en solo ou à travers leurs collaborations avec d’autres artistes que quand elles se retrouvent avec bonheur au sein des patates chaudes.



Premier exemple avec l’informaticien binoclard Alexis Taylor, fondateur d’About Group, super groupe monté avec Charles Hayward de This Heat, John Coxon de Spiritualized et le musicien tout terrain Pat Thomas, auteur d’un excellent deuxième album passé injustement inaperçu cette année. Alexis Taylor a composé tous les morceaux de ce Start & Complete qui sonne comme du Hot Chip pour soirée au coin du feu, avec orgue et guitares joués sous la couette.

 

 

 

Si son très joli album solo Rubbed Out témoignait d’une même propension au calme et à la retraite en célibataire, Taylor ne s’interdit pas de fausser compagnie à ses amis pour participer à d’autres joutes électroniques comme quand il illumine de sa voix mélancolique ce single de l’excellent producteur new-yorkais Shit Robot.

 

 

En début d’année, il a également posé sa voix sur la balade disco futuriste Interleave de l’album de Win Win, projet parallèle des producteurs XXXchange et Chris Devlin de Spank Rock.

 

 

Dernière apparition de son organe en or, sur le maxi paru juste avant l’été de Carte Blanche, duo sur le label parisien Ed Banger Records regroupant DJ Medhi et l’Anglais Riton.

 



Comme boosté par l’activité débordante de son pote, son collègue Joe Goddard s’affaire tout autant à travers une carrière solo principalement menée sur le label Greco-Roman, sur lequel il a publié en 2009 Harvest Festival, concept album solitaire composé sur le thème du fruit.



 

Le joufflu barbu lui a donné une suite cet été avec un EP étonnant baptisé Gabriel, morceau qui aurait pu figurer sur un des albums de son groupe à condition de passer quelques semaines à travailler les abdos dans une salle de muscu.

 

 

 

Nouvelle preuve de l’éclectisme de nos Londoniens, Goddard fait aussi un featuring (oui on dit comme ça en hip-hop) sur le single paru aussi cet été de Kieren Dickins alias DELS, rappeur anglais de l’écurie Big Dada / Ninja Tune. C’est drôle, sautillant et réconfortant. Ah ben tiens, ça nous donnerait presque envie d’avoir des nouvelles de Hot Chip. Allez les gars, on dit au revoir aux amis et on se remet au boulot ?



 

Tu as remarqué toi aussi ? Ce blog manque de femmes. C’est vrai. Pour compenser cette lamentable disparité sexiste qui risque de me faire passer sous le nez les subventions européennes,  rien de tel qu’un trio qui va d’un seul coup d’un seul féminiser des colonnes qui commençaient  à sentir la chaussette. Pour tous ceux qui aiment à ranger les artistes dans des tiroirs à défaut d’y empiler leurs slips repassés, on dira que les trois filles de Sleep ∞ Over donnent dans le dream pop, ce qui fait des vacances hors de la fameuse witch house dans laquelle on aurait pu tomber du fait de chants éthérés et d’un signe cabalistique planté au beau milieu de leur nom.

L’expression Sleepover signifie en british le fait pour un enfant de découcher pour une nuit chez un copain. Ce qui a vite fait du terme un équivalent des pyjamas parties entre copines. Pour nos trois Texanes d’Austin, la formule signifierait plutôt « dormir la nuit autour d’un feu de bois en essayant d’attraper des étoiles filantes avec le bras. Après avoir vidé une caisse de scotch ». Stefanie Franciotti (chant, claviers), Sarah Brown (basse, chant) et Christa Palazzolo (guitare, chant) sont trois sirènes qui courent après le fantôme des Cocteau Twins quelque part dans le cimetière de Twin Peaks.

A leur actif depuis leur première répet’ en 2009, Casual Diamond, maxi à la magnifique pochette de femme-paysage sous un croissant de lune, morceau qui démarre par des guitares emmêlées dans le shoegazing et la new-wave des années 80 et qu’on retrouve en bonne place sur l’album dont il va être question.




Après un single partagé avec leurs potes d’Austin, Pure Ecstasy, Forever, leur premier album, paraît ce mois-ci sur le label Hippos In Tanks (tiens, on s’est vus il y a pas longtemps autour d’un bière en parlant d’Autre Ne Veut). Les dix titres de Forever sont autant de lentes litanies qui ne sombrent jamais dans le gothique car les voix des filles savent rester dans les harmonies claires et célestes qu’affectionnait Julee Cruise. Sur tel morceau on croit entendre un saxo (Stickers), sur d’autres on se balade comme dans un rêve ahurissant dont on s’extirpe en se frottant les yeux. Seul le dernier titre Don’t Poison Everything tendrait à sortir le pic à glace pour aller trotinner des terres glaciales. Allez, assez rigolé les filles. On range les bouteilles, on sort les poubelles, on passe l’aspi et on rentre dormir chez les parents maintenant.


 

En bonus en écoute, un mix ambient et cinétique d’une heure signé des filles. A ne pas écouter seule la nuit.

 




Je suis d’accord. Ce sont de parfaits inconnus et ils ne font  vraiment rien pour que ça change. En dépit de ce nom qui pourrait laisser croire à un duo, Inxec vs. Droog est en réalité un trio. Inxec, c’est le british Chris Sylvester, associé à la paire californienne Droog. Je sais, on n’est pas plus avancés. Peu importe car l’essentiel est dans la musique, une techno minimale aux basses sexy comme la cuirasse d’un sous-marin atomique. Leur premier maxi Westbound EP sort sur le label londonien Crosstown Rebels à qui je vais être obligé de remettre un i*f*a*w*l*b Award 2011 histoire de ne pas perdre ma crédibilité, si ce n’est que son site ne semble pas encore connaître ses nouveaux héros.

Trêve de plaisanterie, la maison peut à nouveau se vanter d’une nouvelle perle hypnotique et ravageuse, moite et funky. Ce  Westbound EP est la bonne nouvelle de cette rentrée qui permet de patienter jusqu’aux prochaines livraisons de Seth Troxler, Damian Lazarus, Art Department et Jamie Jones, tous ces amoureux des beats qui confondent parties de jambes en l’air et déhanchés sur le dancefloor. Voici les quatre titres limités à des extraits d’une minute environ, ce qui évite la montée extatique et rendra l’affaire encore plus excitante.

 

 

La version totale de 7′ de l’épique morceau Westbound.


En bonus, quelques minutes d’un live de cet été filmé avec les pieds qui démontre cependant la monstruosité du son dont les trois peuvent être capables. Allez les gars, on fait son petit sac, on prend son déo car ça va transpirer quand vous allez jouer. Et vite vite vite on prend le premier avion pour la France.

John Maus est né en 1980, et sa musique aussi. A douze ans, il composait ses premiers morceaux qu’il publiait sauvagement. Derrière l’apparente légèreté de sa pop synthétique pointe une gravité qui déjà à l’époque de ses maîtres, était la marque des grands masterchefs, de ceux qui parvenaient à atteindre cet équilibre parfait entre chaud et froid sans rater la cuisson. C’est avec son troisième album paru avant l’été, We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves, que ce proche collaborateur du freak folkeux Ariel Pink, d’Animal Collective et de Panda Bear, parvient au sommet de son art, retrouvant par la même la fraicheur et la naïveté de l’époque musicale et follement créatrice qui l’a vu grandir.

 

Première nouveauté du cru 2011 : John Maus possède un tube juste irrésistible, Keep Pushing On.

 

 

Une voix profonde mais jamais gothique, des synthés qui virevoltent comme autant de petits elfes autour d’un feu païen, des textes intrigants comme ce Cop Killer, balade en apparence romantique au refrain glaçant en forme d’appel au meurtre : « Cop killer, let’s kill the cops tonight« . Où l’on comprend que la violence du bulldozer métal hip-hop de Body Count, groupe d’Ice-T auteur d’une chanson du même nom, devient dérisoire face à la folie contenue des mots de John Maus, faux calme derrière lequel se planque un vrai psychopathe.

 

 

John Maus a suivi des études de philosophie en Suisse et passe actuellement un doctorat de sciences politiques tout en enseignant dans sa ville d’Austin dans le Minnesota. En citant Alain Badiou et Cabaret Voltaire, le krautrock et la musique baroque, l’Américain crée un hybride étonnant et personnel, grave et touchant, paradoxalement à l’opposé de la prétendue légèreté de la pop 80’s dont sa musique possède pourtant tous les atours.

 

 

On ne sait pas encore réellement où John Maus veut en venir mais peut-être que lui-même ne sait pas non plus où ses expérimentations le mèneront. Son œuvre s’apparente à une recherche permanente dont We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves représente une remarquable étape (déjà l’un des albums de 2011) mais dont le meilleur reste pourtant à venir, nul besoin d’être Paco Rabanne pour le prédire. Et c’est clairement ce qui fait de John Maus le producteur le plus passionnant et énigmatique du moment, lui qui rigole d’être né le même jour que Haendel – mais pas la même année, je vous rassure. A l’image de celui qui pointe sur la pochette de ce dernier album, il est un phare indispensable dans l’obscurité de l’époque.

 

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